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jeudi 1 mars 2007

Bilinguisme et institutionnel : Entre bonne volonté et totalitarisme

Les objectifs*1 de l'Union européenne en termes d'apprentissage des langues, illustrés par les divers outils édités qui s'appuient sur le Cadre Européen Commun de Référence pour les langues (CECR) et qui vont du portfolio européen des langues au passeport de langues (par pays), montrent une conscience de cette nécessité de s'approprier les langues étrangères dans tous les pays la constituant, et ce, dès le plus jeune âge. Cependant cela n'a pas empêché les préjugés sur le bilinguisme et sur le rôle de la langue maternelle de persister et même de se propulser aux premiers rangs du pouvoir. Il suffit de lire un certain «Rapport» «Sur la prévention de la délinquance» remis à M. Dominique de Villepin par le député Monsieur Jacques-Alain Bénisti et la commission de prévention en Octobre 2004 où il est mis en valeur l'existence d'un lien causal entre le bilinguisme précoce et la délinquance! Un tel rapport, basé à l'évidence sur une grande ignorance du domaine, à forte connotation xénophobe, ne peut provoquer qu'une croissance de la discrimination sociale et un effet contraire non seulement sur l'incitation au développement et à la préservation des cultures et des langues étrangères au sein du pays d'accueil (ici la France) mais aussi et contrairement à ce qu'en pense ces Messieurs sur la bonne maîtrise de la langue de scolarisation. Voici, extraites du rapport, quelques phrases-chocs qui valent d'être citées pour mieux s'insurger contre leur honteuse existence : «Seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer», «(...) Difficultés dues à la langue, si la mère de famille n’a pas suivi les recommandations de la phase 1 (...), l’enseignant devra alors en parler aux parents pour qu’au domicile, la seule langue parlée soit le français. Si cela persiste, l’institutrice devra alors passer le relais à un orthophoniste pour que l’enfant récupère immédiatement les moyens d’expression et de langage indispensables à son évolution scolaire et sociale». À n'en pas croire ses oreilles! ... Vous pouvez retrouver ces extraits et une des analyses qu'en a faite Monsieur Koceila Bouhanik sur le site Afrik.com. Cliquez ici-même : « La scandaleuse thèse d’un député français pour contraindre tout le monde à parler français ». Mais revenons à la réalité des faits en citant quelques uns des contre-arguments des membres du C.R.A.P.E.L (Centre de Recherches et d'Applications Pédagogiques en Langues) de l'Université de Nancy 2 dans leur lettre ouverte à M. De Villepin et qui s'appuient sur différentes recherches d'ampleur, récentes et de réputation mondiale, et dont je ne peut que restituer fidèlement le contenu, tant il est proche du coeur du sujet de ce blog : Toutes les recherches confirment «… que les enfants bi- ou trilingues qui bénéficient d'un soutien institutionnel pour leur langue première à partir de l'age de six ans, ont un niveau scolaire, toutes matières confondues, à l'âge de 11 – 12 ans qui est supérieur à celui des enfants monolingues ou qui n'ont pas bénéficié de soutien. La valorisation de leur image de soi et de confiance en soi, qui résulte de la reconnaissance et de la prise en compte de leur langue première, produit de meilleurs efforts dans toutes les matières.» [...] «Le bilinguisme et l’apprentissage des langues précoces peuvent représenter des avantages, et pour la société, et pour l’enfant. [...] : * La condition sine qua non est que le bilinguisme doit être encouragé et valorisé, en famille et à l’école. C’est une question d’attitudes, et de pratiques sociales et éducatives. Et dans les cas où la langue première, familiale de l’enfant n’est pas la langue de l’école, il est essentiel que sa langue première soit respectée et que son bilinguisme soit reconnu et prise en compte par l’école. * Les avantages du bilinguisme précoce sont de trois ordres : * Social : la capacité de communiquer avec autrui, évidemment, mais aussi le fait souvent constaté que les enfants bilingues ont une sensibilité et une empathie communicatives accrues. * pratiques, utilitaires : pour les affaires, les études, les loisirs la maîtrise de langues multiplie les occasions et donne accès à des ressources variées. * développemental et cognitif : en grande partie parce qu’il sait très tôt dissocier le mot et son référent, l’enfant bilingue acquiert une capacité d’abstraction supérieure qui étaye et enrichit sa pensée et ses apprentissages.» Mais le point fondamental sur lequel il faut s'arrêter est que « on apprend une langue étrangère ‘pour s’exprimer’. On s’exprime. Mais qu'est-ce que c'est, ce s apostrophe? C’est le soi, l’individu essentiel, l’identité personnelle, celui qui a – là aussi nous sommes tous d’accord - ‘le droit à la parole’. L’enfant à deux langues – de naissance ou par l’école - peut s’exprimer dans un éventail de situations et de styles, sur une gamme de thèmes et de registres plus large. Il jouit d’un potentiel identitaire et expérientiel qui mérite une éducation appropriée plutôt qu’une politique linguistique fondée sur une parfaite ignorance et élaborée dans le cadre d’une loi répressive».
"Finestra su qualcosa che è mio, ma visto da fuori" - "Fenêtre sur quelque-chose à moi, mais vu du dehors" (Julien, 4a)
Comme pour toute analyse (ou opinion) si la réflexion ne commence pas par définir ou (re)définir la terminologie des mots qui la supporte (ici la langue) alors on risque qu'elle s'évade ou se fonde sur des valeurs stériles, et transforme alors une pensée qui aurait pu être créatrice, en polémique destructrice. C'est pourquoi, il serait temps de donner le droit de parole et d'action à ceux qui sont concernés directement par le thème de la réflexion ou à ceux qui cherchent, recherchent et trouvent leurs responsabilités parce que celle-ci les touchent et non parce qu'elle est une occasion de controverse, un amuse-gueule intellectuel...
Et c'est ce qu'on va faire...

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1« Promouvoir l'apprentissage des langues et la diversité linguistique : un plan d'action 2004-2006 » Bruxelles, le 24.07.2003